Une excursion dans un inframonde








les casseurs n'ont pas prié, mais les passeurs ont crié              Cochonfucius voulut explorer le contenu d'une série de mythes cosmogoniques. Il s'approcha d'un vieux puits, dont la margelle portait l'inscription suivante : Ici nous écrivons, ici nous fixons les anciennes paroles. Il pensa que s'il descendait dans le puits, ces anciennes paroles trouveraient un nouveau souffle.

Quand il en atteignit le fond, il observa que siégeait depuis trente siècles une assemblée de six démiurges : un Amateur de Moutarde, un Altruiste Solipsiste, un Volontaire Récalcitrant, une Salamandre à lunettes, un Aubergiste Sobre et une Maquerelle Chaste. Ce sont là six émanations du Sans-Forme unique, ineffable et inconnaissable.

Le petit groupe de démiurges montre à Cochonfucius comment faire surgir des eaux les plaines et les montagnes, puis leurs rivières et toutes sortes d'animaux sauvages.

Mais, dit le Maître, comment faites-vous en sorte que les animaux sachent prier à haute voix ?

Ils reconnurent que cette partie du programme n'était pas au point, non plus que l'animation des juges en bois brut, qui ont tendance à se comporter comme des sagouins ignobles.


Alors un mangemerle prit la parole, et il disait : Je suis la Grande Licorne, je mange du camembert mystique, bien que pour moi, cet aliment soit invisible. Mais c'était faux. Les démiurges offrirent à ce citoyen un séjour sur l'île de la Révélation.

Cochonfucius poursuivit sa visite du sombre inframonde, ce noir univers souterrain que traverse le soleil d'Ouest en Est pendant la nuit. Il observe un élevage de pelgranes juvéniles, dont les naïvetés lui mettent le sourire aux lèvres.

L'un d'eux se passionne pour la création d'images hallucinatoires. Il les tire de son quotidien.

Il va dans un réfectoire et dit à sa voisine :

Lorsque nous étions des chenilles vertes, notre temps était pour manger et pour nous agiter. C'était autrefois.

Lorsque nous serons des papillons blancs, nous ne mangerons pas beaucoup mais nous volerons partout dans le jardin. Ce sera dans longtemps.

Ce jour nous sommes immobiles, n'étant plus du tout des chenilles, pas encore des papillons, ce que nous sommes n'a pas de nom, c'est une forme de vie immobile, qui se transforme en profondeur, et qui est protégée par un épais cocon en fil de soie entortillé plusieurs milliards de fois.

S'endormir, sous cette forme ?


Sa voisine ne répond rien. Il acquiert, à partir de ce jour, une grande patience qui lui servira dans ses futures épreuves.

Un autre veut être un ange gardien pour les succubes. Des exils successifs et la passivité de ses congénères lui procurent de la souffrance, mais il garde tous ses espoirs, soutenu par son amour de la vie onirique.

Pour ce groupe de pelgranes, toutes les adversités sont vues comme des occasions de progrès. L'un d'eux, par un lapsus révélateur, parle de sa survaillance, et c'est vrai que la vaillance et la vigilance sont recommandées lors de tels affrontements avec les contingences.

Certains pelgranes écrivent pour eux-mêmes, et livrent parfois des bribes de ces écrits à Cochonfucius, qui peut ainsi admirer leur style bien particulier. Dans le vieil inframonde, rien n'est acquis d'avance, ni une insertion professionnelle, ni un épanouissement, ni un apaisement.

Après cette visite, les autorités de l'endroit ôtèrent sa liberté au Maître, et s'empressèrent de le soumettre à des épreuves insurmontables, puis, au vu de son échec, de lui trancher le chef. Mais heureusement, Cochonfucius avait suivi un stage de portage de tête auprès du citoyen que les habitants de l'Ouest nomment Saint Denis, et dont le nom officiel est Kephalophoros en grec dans le texte. Le Maître, décapité, mais assez en forme, trouve refuge dans un arbre fruitier et entre en conversation avec une jeune fille aux yeux verts qui ne tarde pas à lui recoudre son chef auguste.

Il se rend avec elle au domicile de son père, qui lui verse une coupe de et lui conseille d'échapper aux Seigneurs de l'inframonde en se métamorphosant en singe frugivore. Sous cette nouvelle forme, il retourne subir les épreuves que proposent ces dirigeants tordus, et franchit victorieusement tous les obstacles. Il se fait quand même décapiter une fois de plus. Mais un animal plein d'astuce, le catoblépas mauve, transforme un gros fruit en fausse tête parlante qui trompe les Seigneurs pervers, moyennant quoi, le Maître peut récupérer la sienne.

Les Seigneurs s'interrogent sur son invulnérabilité apparente. Et de fait, chaque fois qu'ils parviennent à le faire mourir, il ressuscite immanquablement. Finalement, il triomphe d'eux, et continue son parcours souterrain.

Il retrouve alors les six démiurges, jouant avec des grains de maïs qu'ont fournis Tchac la experte, Paf le mondialement connu, Floutch la verte, Crac le noir, Gorg le blanc, Wizz le de la banquise, Oscar le du placard, Ding le des bois, Scaf le arctique, Ursule la du crépuscule, Gronk le bavard, Vroum la des sables, Toctoc le évangélique, Vlop la bleue, Miam le sobre, Hop le priapique, Clic la mécanique, Google le à cinq pattes, Badaboum la grise, Bzz le nocturne, Prout le rose, Glagla le polaire, Slurp la mauve, Plouf le sauvage, Froux le variable, Groumf le taciturne, Pschitt le des steppes, Oink le breton, Bim le gris, Cronch le des bois, et Scruik des vignes. Les grains de maïs donnés par ces animaux sont omniscients, et c'est une chose dont les démiurges finissent par se lasser. Ils réduisent la comprenette de leurs créatures à des proportions bien plus modestes. Puis ils créent quatre belles licornes qui dévorent ce maïs.

Puis ils créent des tyrannosaures qui dévorent les licornes, puis des cailloux qui aplatissent les tyrannosaures, puis une grande confusion, que le Maître ressentit comme insupportable. Alors, après un bref séjour dans les entrailles de l'inframonde, il sortit du puits, regagnant son univers familier. Dans l'inframonde, conclut-il, les choses ne nous apparaissent pas sous leurs couleurs véritables, et les humains ne semblent pas nous parler en leur langue authentique.


Anciennes paroles

Le défenseur guidant la création troisième
(Il remplaçait son père à ce poste suprême)
Combattit un millier de nocturnes seigneurs.

Son frère, son rival qu'un droit d'aînesse honore,
Il le métamorphose en singe frugivore,
Puis arrange le monde, en sublime engeigneur.

La plaine vers l'été de céréales s'orne,
Mais vient les dévorer une grande licorne :
Une reine survient, qui bannit l'animal.

Ce monde, à présent, va de manière confuse :
Tantôt il nous conforte, et tantôt il nous use ;
La plupart des humains trouvent cela normal.