Ballus et Corax franchissent l'espace interstellaire






sept lunes                Corax le beau ténébreux, dans sa jeunesse houleuse, fut un remarquable pilote de vaisseaux spatiaux (chose encore peu connue du public, non plus que la présence du beau Ballus comme copilote). Les voyages cosmiques ne représentaient pas pour lui une affaire triviale, surtout lorsqu'il fallait affronter les habitants des planètes andromédiennes rebelles, où les Terriens sont traditionnellement l'objet de brimades perpétuelles. Mais notre aventurier ne manquait pas de débrouillardise, ni d'audace. Il soumit donc au Bureau des Voyages Cosmiques, à la palme septième de l'arbre cinquième, le projet d'une exploration galactique dont la première étape serait la planète Milpodvash et accessoirement son satellite. Les circonstances firent que ce fut aussi la dernière, mais suffisamment riche en péripéties pour donner la matière d'un gros et bel ouvrage qui fut illustré par douze girafes expertes.

      Le document est embelli par d'impressionnantes prises de vue effectuées au cours de la mission, et de dessins qui s'en inspirent. Il est volumineux, car Corax et Ballus, en plus des faits concernant leur voyage, y notent des anecdotes à propos des habitants des planètes où ils séjournent. Ils tentent de caractériser leur psychologie. Pour cela, ils amalgament leurs observations personnelles aux récits qu'il peuvent recueillir. C'est la méthode qu'autrefois illustrèrent Cochonfucius et Charles Leconte de Lisle lorsqu'ils décrivirent les coutumes des anciens rois et le comportement des animaux du monde.
       

      Ce n'est pas l'attitude la plus rigoureuse à adopter lorsque l'on entreprend une description de la nébuleuse d'Andromède, mais cela introduit du mouvement et de la couleur dans le texte. Par ailleurs, l'auteur dit scrupuleusement si c'est lui qui fut le héros de telle ou telle péripétie, ou si on la lui a rapportée, et dans quelles conditions.

      Le continent Nord-Ouest de la planète Milpodvash, à cette époque, est en pleine agitation. Les Gardes Malacandriens occupent certains secteurs stratégiques, afin de surveiller les empiristiaux, et d'aider à maintenir un semblant d'ordre et de croissance, mais cela ne leur gagne nullement l'estime du peuple. Corax montre une innocence certaine en faisant confiance à un Oyarsa de Malacandra pour mener à bien cette mission d'assistance, dont nous savons aujourd'hui qu'elle finira fort mal.

       Mais revenons au point central : les prises de vue. Les trois appareils photographiques voyagent au rythme lent d'une Tortue Malacandrienne Intelligente, et rejoignent aux étapes notre voyageur, qui progresse à dos de pluvian géant. Ainsi, il peut reconnaître les lieux, et entendre les légendes milpodvashiques, et qui souvent parlent de fabuleux trésors à extraire des ruines (cependant, il n'en trouvera pas un seul). La guerre civile alourdit la tâche de notre explorateur, bien qu'il soit muni de laissez-passer des deux partis qui s'affrontent. Il regarde d'ailleurs avec une ironie souriante les raisons politiques du conflit, et les changements de camp des simples soldats.

       Cependant les violences de la guerre sont réelles, et lorsqu'une de ses étapes conduit ses pas dans une capitale régionale, notre voyageur s'aperçoit qu'il y passe pour mort depuis trois mois, et qu'un artiste s'apprête à envoyer à l'hebdomadaire Transplutonian Geographic un dessin de l'assassinat. Corax le persuade de n'en rien faire, ou sinon, que ce soit en modifiant la scène.

      Ensuite, ayant fait la connaissance du président Ocitebafla, il poursuit son chemin à la surface de Milpodvash, où il photographie la procession des Saucisses Solipsistes à Dash ; puis il fixe sur ses plaques le palais de l'Oyarsa. Il apprend à bien faire obéir les Tortues Malacandriennes. Il croise des pseudo-reptiles, des simili-primates, et un pelgrane du plus beau rouge, qui devient son compagnon de route. Il place un exergue plein de sagesse sur sa relation de voyage :

      Une planète est une bibliothèque que chaque explorateur a le droit de ranger à sa manière, en s'appuyant sur la vérité.

      Yake Lakang enrichit le texte de Corax et de Ballus d'une présentation et de notes érudites et sobres, qui éclairent le contexte d'apparition de ce récit passionnant, et notamment, la connivence entre Corax et Anne de Marquets qui conduisit celle-ci à rédiger son essai Les Pièges de Milpodvash en guise d'introduction au récit de notre héros.

      Enfin, un glossaire, une bibliographie et un atlas de Milpodvash permettent de mieux suivre et apprécier cet itinéraire d'une paire de découvreurs enthousiastes, qui ont laissé leurs noms comme astronautes, comme photographes et comme narrateurs.