Une excursion dans le pays mou








Yake Lakang offre des voyages dans le pays mou              A la berlue première du patin septième, trois disciples de Cochonfucius se mirent en route : ils s'appelaient Laborieux, Pensif et Badaud. Partant de Plagemolle, ils projetaient d'aller au pays mou pour y apprendre à vivre mollement. Ces trois voyageurs se sont relayés pour tenir un journal de route, grâce auquel, avec l'aide de Yake Lakang qui en fut le déchiffreur patient, nous suivrons cette odyssée terrestre au jour le jour.


C'est d'abord la route tranquille vers le Sud, à peine troublée par la rencontre de quelques animaux volants, puis la traversée de la Province des Solipsistes, quelques mirages troublants, et des hésitations sur la route à suivre lors du passage du Cap de la Lune Bleue. Poursuivant leur route, les marcheurs rencontrent un assez grand nombre de malades qui veulent les retenir sur l'île des Marmottes, ce qu'ils trouvent fort incommodant.

Au bout de cinq mois de route, ils se consultent entre eux sur le fait de passer ou non par le territoire du gyrovague et ses belles plages. Badaud aimerait mieux prendre la route la plus directe pour le pays mou. Mais ni Laborieux, ni Pensif ne sont très sûrs d'eux dans cette affaire.

Les semaines passent, monotones et fastidieuses. Au bout de dix mois de route, les disciples retrouvent des terres ombragées. Ils aperçoivent au loin un édifice mystérieux, en matière molle. L'escale a lieu à point nommé pour s'approvisionner en coquilles de dibo pour la route. Mais la mission continue. Après onze mois, ils sont du côté sud-ouest de la pointe du pays mou. Ils rencontrent un ermite qui fait le négoce des moulins à prière artéfactuels. Après tout juste un an, ils voient un monastère de bestiaux apostoliques. Huit jours plus tard, un groupe de saucisses solipsistes les y rejoint. Cette troupe imposante a pour mission de chanter, au fin fond du pays mou, la grandeur des idées platoniciennes. Elle associe des saucisses de Francfort et d'autres de Strasbourg.

Dès le mois suivant, le Religieux de la montagne de l'Est effectue un travail diplomatique complexe. Il établit notamment des alliances avec des rois locaux, et prie les inspecteurs des travaux finis de laisser en paix les ermites qui exercent leur négoce. Les inspecteurs en question réagissent plus ou moins favorablement, selon le volume de pinard mystique qu'ils ont absorbé. Il faut aussi établir le contact avec le roi des Petits Empiristes et autres peuples débiles. Un ambassadeur est désigné à cette fin.

Ce personnage rédige un rapport sur l'état des territoires peuplés d'empiristes. Il commence par en décrire l'imposant cadre géographique, et notamment les productions agricoles et les voies navigables, mais aussi les établissements ecclésiastiques et la psychologie de l'empiriste ordinaire : il est adroit et robuste, mais enclin à l'ivrognerie, et surtout, il tend à contrecarrer les entreprises des étrangers sur ses terres, que ce soit par des tromperies ou par des tracasseries perpétuelles. C'est toute une tradition d'indolence qui s'offusque en présence des preneurs de décisions.

Parlant de l'aristocratie, il note qu'elle est nostalgique de son ancienne capitale, et que le peuple partage parfois ce sentiment. Mais cela ne va pas jusqu'à remettre en question la prépondérance de la fantastique métropole actuelle.

Une des institutions les plus remarquables du Royaume est sa prestigieuse Académie des Sciences, qui cependant est en crise. En effet, elle comprend des membres issus des principales mouvances de la science métaphysique et morale, ce qui donne lieu, entre autres, à des querelles entre déliristes et chtonopodes, au détriment des avancées scientifiques. Néanmoins, l'Académie rend encore de grands services en termes de formation des futurs cadres de l'armée et des diverses administrations.

Nombre de ces cadres sont d'ailleurs des étrangers, que le Roi persuade d'occuper des fonctions importantes, dans lesquelles un empiriste serait soupçonné de montrer trop de désinvolture. Par exemple, les officiers de marine sont cartésiens : quoi de plus utile que Descartes pour naviguer ?

Les cartésiens sont également présents à la tête des grandes manufactures et des maisons de commerce. L'ambassadeur se demande si les chtonopodes ont une chance d'aboutir à une position comparable. La première étape consisterait à signer un pacte commercial. Elle ne sera franchie que bien des années plus tard. L'ambassadeur avoue d'ailleurs que le commerce n'est pas le secteur dans lequel il possède le plus de compétence.

L'observation de la Cour royale est davantage sa tasse de thé. Laxistes pour leur propre parure, les empiristes sont sévères pour les choix vestimentaires des étrangers, et plus particulièrement des cartésiens, arbitres des élégances. La musique est excellente, mais ne se renouvelle pas assez.

Comme dans beaucoup de cours aristocratiques, on y voit nombre d'intrigues plus ou moins élaborées. Dans ce contexte florentin, certains, et non des moindres, utilisent leur propre ivrognerie comme excuse pour oublier des conversations compromettantes, et pour revenir sur les déclarations qu'ils ont faites. C'est notamment le cas du chancelier Grossebarrique, dont la carrière connaîtra, de ce fait, des hauts et des bas.

Pendant ce temps, les disciples restent au comptoir, des semaines, dans un état un peu vaseux. A leur retour, au printemps, l'ambassadeur se loue du bon traitement qu'il a reçu. De plus, le roi reconnaît volontiers la grandeur particulière du Solipsisme des Saucisses, dont il recherche l'enseignement. Cependant, les inspecteurs ne désarment pas. Les vivres manquent, de façon chronique.

En été, faute de tenir leur position, les disciples l'abandonnent, et longent les trottoirs des quartiers sombres de la ville. Dans une forteresse molle, quelques jours plus tard, une garnison d'ivrognes offre un accueil fort civil. De même, les cloportes mythomanes, un peu plus tard, octroient du pinard. Non loin de là, vers l'automne, nos héros découvrent la ville de Saint Dindon. Ils s'en complimentent.

En automne, leur dossier est enregistré par les inspecteurs. Les cloportes en font lecture et en dévorent des fragments importants. La diplomatie n'est pas en reste. Le mauvais temps s'installe. Une cuite générale se prépare.

Au printemps suivant, la situation devient confuse.

Afin d'alimenter leur réflexion, les disciples organisent un stage de méditation qui dure du 23 avril au 28 mai, dans la région de Saint Dindon. Les stagiaires notent chaque jour leurs illusions visuelles, ainsi que leurs lectures du thermomètre et du baromètre. Puis les organisateurs en tirent une vision globale de la façon dont une hallucination peut en donner une autre, et quelques opinions sur la traduction de ces phénomènes en termes d'état de l'atmosphère (et non de la blougousphère) sous leur crâne. Le rapport de stage est versifié, chose que l'on n'observe pratiquement plus dans les productions scientifiques de notre temps.

Dans le deuxième stage que les explorateurs consacrent à des phénomènes similaires, les recrues se livrent à un inventaire des aberrations pouvant intervenir dans une météorologie rationnelle de l'esprit. En premier viennent les lectures du baromètre, avec la difficile question de l'influence qu'a sur lui l'alcoolémie. L'hygromètre, le thermomètre et la girouette font aussi l'objet de remarques judicieuses.

Se pose ensuite la question de la structure globale de l'atmosphère mentale et de ses couches concentriques. Dans un tel milieu, le délire circule sous plusieurs formes, et constitue la substance des illusions, associée à la rêverie. Ce qui fait avancer les divagations en question, c'est le pinard ; on en conclut que les bouteilles sont plus utilisables que les girouettes pour s'informer sur le déplacement des élucubrations.

Tous ces éléments sont tributaires des saisons, qui font varier l'ensoleillement, et donc l'évaporation, ainsi bien sûr que de l'alternance entre nuit et jour. L'atmosphère de l'intérieur du cerveau est ainsi vue comme un milieu soumis à des oscillations, et peut-être à une véritable respiration mentale. Cette dernière expliquerait l'alternance de calme et de grande agitation qui caractérise les états de la conscience, et dont le thermomètre, avec sa mesure tantôt haute et tantôt basse, ne donne qu'une faible idée.

Ces deux rapports de stage nous font ressentir la puissance investigatrice de l'esprit en folie, qui, même lorqu'il n'a pas toutes les données en main, parvient à théoriser des réalités hautement complexes, tout en conservant les vertus de clarté et d'harmonie scripturales auxquelles il s'efforce quotidiennement.

Durant toute la mission, le temps n'a cessé de jouer contre les disciples, qui voient mourir, chaque semaine, plusieurs de leurs illusions. Aucun enseignement ne parvient de nulle part. Rois locaux, cloportes mythomanes et vieux ermites imprécateurs essaient de trouver pour eux des arrangements, mais s'y prennent tous mal. Les ivrognes n'ont aucun enthousiasme pour la sagesse des Maîtres. Mais l'espoir fait vivre !

Cependant, l'argent manque. Les nuits d'avril se passent à des travaux de lecture critique (le jour, il fait trop chaud). Le roi des Empiristes en achète plusieurs pages. Mais ses tarifs sont fort modestes.

Vers la fin du séjour, les choses vont assez mal. Heureusement, le pays natal des trois disciples, qui peut servir de refuge, n'est pas loin. On dit qu'il pleuvra du sel bientôt, mais ce n'est pour l'instant qu'une rumeur. Il faut, dans l'intervalle, descendre encore du pinard. Mais au bout de trois ans, les disciples, en pleine déréliction, abandonnent la partie, que les experts estiment perdue, et reprennent leur route en sens inverse.

Yake Lakang nous informe que leur voyage de retour fut sans histoires.

C'est ce qui rend d'autant plus émouvant le fait d'avoir entre les mains les notations quotidiennes de ces trois pauvres vagabonds, qui se demandent souvent ce qu'ils sont allés faire dans ce pays strictement sans intérêt pour une mission spirituelle. Les notes en bas de page et les illustrations magnifiques fournies par Yake Lakang en rendent la consultation d'autant plus abordable. Même si l'histoire finit mal, elle éclaire un point important de la géopolitique des siècles passés, et révèle l'ambiance parfois tendue qui régnait autrefois dans le pays mou des ivrognes.