la poésie du quotidien
Cochonfucius vu par Stéphane Cattaneo





Cette intervention parle de la poésie du quotidien, donc pas tellement des andouillettes magiques, ni de la compétition monastique ; on y chercherait en vain des notes ou des remerciements chaleureux.








Je sais la réponse,
Elle vaut quarante-deux,
Quelle est la question ?





Ni le métaphysicien, ni le glossonaute, ni les explorateurs, ni les excursionnistes n'en ont la loindre idée.





Chambre double

Cellule de méditation
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Baudelaire investit la loge intemporelle,
La confortable bulle où peut dormir son art ;
Mais il a trop vécu, pour son coeur, c'est trop tard,
Il ressent ses malheurs de façon corporelle.

Un poète peut-il devenir un ermite ?
Dans son silence auront à parler plusieurs voix,
Ou chacune à son tour, ou toutes à la fois :
Alors la solitude exhibe ses limites.






Sois soumis, mon chagrin (paperblog.fr)

Paix d'un animal
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Un triton fait son nid dans un plasma dormant
Qui s'accroît plus haut qu'un canal coulant ici ;
Il vit ainsi, captif, loin d'un urbain roman,
Sans affliction, sans cri, sans chagrin, sans souci.

Son voisin fait un fil inactif, mais charmant ;
Aux animaux s'offrant sous un jour adouci,
Ni fulminant, ni noir, ni dur, ni alarmant,
Nul jour par son action tari, ni raccourci.

Loin, fort loin, franchissant un sol à l'abandon,
Portant un joli son, la chanson du bourdon,
Au matin, dans l'azur, au mitan du grand parc ;

Un piaf au ton saphir au bord du flot chanta ;
Du triton pur cobalt l'audition s'aimanta,
Apprivoisant l'amour, ainsi qu'a dit Saint Marc.






d'azur au pluvian d'or

Bourg natif
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Un jour mon pas ira dans mon pays natal,
À la tour sonnant clair, au grand palais hautain,
Tant de bacs sur un lac aux marins non mutins,
Puis un autan du soir, ni trop fort, ni brutal.

D'originaux buildings d'aluminium fatal
Sont aujourd'hui construits au pays si lointain,
Arborant un fanal ou un miroir sans tain,
Plus l'abondant fatras du puissant capital.

Faut-il alors partir aux coins inamicaux,
Dans un trou sans intrus, aux abords tropicaux ?
Nul attrait n'a pour moi un ban, fût-il brillant ;

Aucun goût pour partir sur un rafiot caduc :
Un horizon distant, au lointain fourmillant,
N'aura pas mon amour, ainsi qu'a dit Saint Luc.













Loin du vaste marché, de sa vive rumeur,
Je trace quelques vers écrits avec lenteur
Au cyber-bar hanté par deux ou trois personnes.

Consultant les forums, un message à la fois,
Je me verse un café ; lentement je le bois,
Puis reprends mon chemin (déjà onze heures sonnent).




Les mots fleurissent sur les affiches qui gardent le silence. Les méduses ne font pas leurs nids dans les sapins. Elles ne suivent pas les sentiers.





D'inspiration, cette fureur divine,
Jamais ne peut un voyant s'abriter :
Au fond de lui, se prend à miroiter
Un univers que son coeur imagine.

De ces éclats que son esprit devine,
Il fait des mots qu'il veut expliciter ;
À les ouïr chacun est invité,
C'est à cela que l'auteur les destine.

Il les répand par les champs et la ville,
En palais noble et en demeure vile
Où l'on s'éjouit de l'entendre chanter.

Puis il retourne en sa sombre cambuse,
Car il attend la venue de la muse
Pour nouveaux chants en ce monde enfanter.



   


Étrange est ce métier que l'on fait en rêvant.
Le poète, emporté dans d'étranges pensées,
Soit de l'instant présent, soit de sa vie passée,
En imagination plus qu'en acte est vivant.

Il est vibrant de mots, au matin, se levant,
Il voit devant ses yeux une image insensée,
Sa syntaxe est parfois quelque peu défoncée
Car ce qui est derrière eût pu être devant.

Sa versification est un jeu de folie ;
C'est de folle passion et de mélancolie
Qu'il fait proliférer les rimes sans raison.

L'écho d'anciens sonnets résonne dans son âme,
Il mijote un breuvage, assemblant des poisons
Qui tout au long des jours alimentent sa flamme.





Les muses ne vont pas au pique-nique des libellules.

Prévert offre un festin à quelques libellules.
Il leur sert une esquisse, une immobile fleur,
La cendre d'un cigare, un crayon de couleur,
L'os du moindre souci, la peau d'une virgule,

La sainte trinité coincée dans une bulle,
Le latin, le sanscrit et le grec sans douleur,
Une âme de gendarme, un grand coeur de voleur,
Deux entretiens publics et trois conciliabules,

Bouddha au pied d'un arbre et son vaillant cochon,
Les dix commandements brodés sur un torchon,
Une licorne pure, un éléphant mystique,

Un savoureux costume, un sonnet farfelu...
Mais une libellule a dit : « N'en jetez plus,
Tout ce que nous voulions, c'est manger des moustiques ».


Des gens ont des livres que je n'ai pas, mais la nageoire d'un mont pose des lenteurs sur la tectonique. Je ne sais pas décrire les fossiles, néanmoins, leurs empreintes existent.



      Le seigneur Picrochole a donné pour consigne
      Que l'on fasse la guerre au seigneur Grandgousier.
      Il a mobilisé treize mille obusiers,
      Cette imposante armée en bon ordre s'aligne.

      C'est le mauvais penchant de ce monarque indigne
      Qui de l'affrontement alluma le brasier ;
      Picrochole est pervers au point d'apostasier
      La foi qu'il faut avoir en le fruit de la vigne.

      A sauver le raisin Frère Jean se consacre ;
      Il pourfend les soldats, ces fauteurs de massacre,
      Pour défendre le sang du fils du charpentier.

      Puis un très grand cheval déverse son urine
      Dont la plaine est noyée, ainsi que les collines,
      Afin, guerriers maudits, que vous vous repentiez.


***


Le temps c'est nous, et nous sommes la fable
Que nous disait un auteur très obscur.
Nous sommes d'eau, et non de diamant dur,
D'eau qui se perd et n'a de lieu durable.

C'est nous le fleuve et c'est nous l'homme grec
Se regardant dans l'eau, et son image
Qui toujours danse au miroir si volage,
Virevoltant comme un feu de bois sec.

C'est nous, vain fleuve, astreint à son parcours
Vers l'océan, et c'est l'ombre alentour.
Tout dit adieu, tout va vers d'autres rives.

Et plus ne bat monnaie notre mémoire.
Reste pourtant une chose, il faut croire,
Reste pourtant une chose plaintive.
   L'écriture accomplit une cuisson mystique :
La matière des mots acquiert un nouveau ton.
Chaque phrase devient un vers énigmatique,
Chaque route un nouveau parcours de marathon.

Il est riche de sens, l'arrêt épisodique
Au cours duquel ton coeur médite sur les noms
Et sur les artefacts auxquels on les applique.
Loin des grands postulats, loin du oui et du non,

L'écriture accomplit sa portion de chemin
Parce que nous avons la foi dans nos deux mains
Et que nous comprenons le jargon de la brise.

Ainsi, nous écrivons, et ce n'est pas du vent.
Le sens au fond de l'âme, et la plume au-devant ;
Le sort peut l'éprouver, jamais il ne la brise.




Plus la nuit est froide et sombre, et plus je crois à la lumière.
Je choisis un livre pour la soirée, je bois un verre d'eau minérale.
J'ai plusieurs camarades que je retrouve au hasard des rencontres.
Donc je lis mes courriels quand je vais au travail.



Les cyclopes et les navigateurs

Si vaincre l'on pouvait toute perversité
Rien qu'en laissant pisser un cheval dans les ondes,
Comme un éden serait notre portion du monde,
Et seraient les nations, empires et cités.

Mais Picrochole est faible en son atrocité,
Comparé aux tyrans de notre époque immonde.
Ils entendent contre eux la révolte qui gronde,
Ils disent que c'est bon pour leur publicité.

Pour quelques temps encore ayons de la patience,
Consolons-nous avec la beauté de la science,
Sachons entretenir la flamme de l'espoir.

Pour chaque Polyphème, il survient un Ulysse
Qui sur lui portera sa main dévastatrice,
Et lui retirera son semblant de pouvoir.




Dans le second quatrain surgit un chevalier immature.


Le cheval écoutait car je parlais de lui avec son maître.





La torpeur qui s'installe aux premiers jours d'automne
Endort les banlieusards au petit matin gris.
J'ai vu ça très souvent, je n'en suis pas surpris,
Et nul, autour de moi, d'ailleurs, ne s'en étonne.

Le chat dans le jardin, frileux, se pelotonne
Au creux de l'herbe morte. Il n'entend plus les cris
Des oiseaux migrateurs qui, ce matin, ont pris
Route vers les lointains. Il repose, il ronronne.

Et je pense que c'est ce chat qui a raison,
Immobile et paisible auprès de ma maison :
A moi, l'agitation ne me dit rien qui vaille.

Peut-être il fait marcher son imagination
Et voit autour de lui des rats en perdition,
Peut-être, il ne voit rien qu'une obscure grisaille.
    La vie de tous les jours a son lot de tourments
C'est ce que le folklore appelle « apprendre à vivre »
Et ce n'est qu'en marchant qu'on voit la marche à suivre
On ne la voit jamais longtemps ni clairement

Lune et soleil glissant au long du firmament
Ont l'air de deux oiseaux qui jouent à se poursuivre
De leur trajet forcé jamais ne se délivrent
Ces deux corps qui jamais ne seront des amants.

Lune et soleil du fait ne semblent point conscients
C'est pourquoi on les voit toujours rester patients
En poursuivant leur danse absurde et innocente

Quant à nous, il nous faut des doses de fiction
Pour échapper à nos fatales conditions
Et à ce long parcours qui n'est qu'une descente



Et n'oublions pas

Lire l'alexandrin ne va pas sans méprises,
Le thème s'inversant avec son contrepoint
Et la pensée qui trop de sa rime est éprise,
Le développement qui manque d'embonpoint,

Les signifiants cachés qui sont là par traîtrise,
Sachant pertinemment que l'on ne les voit point...
Mais si c'est un sonnet qui bien se vocalise,
Semblant surgi de l'air, fait à brûle-pourpoint,

Ne le soumettons pas à ce joug carcéral
D'un style trop contraint, trop subtil, infernal.
La parole a bien droit à son itinérance

Ainsi qu'on le permet à nos frères humains ;
C'est un de leurs plaisirs, vivre sans lendemain,
Avancer sans projet, demeurer dans l'errance.

    le rêveur de réalité

Construire le réel n'est pas une entreprise
Dont préalablement l'on doit savoir l'effet.
C'est un point sur lequel je n'ai nulle maîtrise,
Ni n'en voudrais avoir (personne n'est parfait).

Puisque notre existence est faite de méprises,
Il est des jours auxquels on déclare forfait ;
Mais mieux vaut, cependant, le rimeur qui se grise
Que le sobre penseur aveuglé tout à fait !

Ce vieillard ne peut pas se changer en austère
Moine qui en cellule au long du jour se terre ;
Car le mur d'un couvent n'est pas d'une prison.

Il restera fidèle à sa dame de brume,
Aux partages qu'ils ont, partage d'amertume,
Partage de leurs voix, partage d'horizon.




Il nous faudra sans doute un grand élan de l'âme
Pour reprendre la main sur le temps ravageur
Mais craindre son action, que nul ne nous en blâme
Il n'est telle faiblesse au profond de nos coeurs

Saison d'obscurité je ne crois pas aux drames
Saison de sombre vent tu n'auras pas mes fleurs
Je connais au jardin un arbuste de flamme
Que le temps n'atteint point ni le froid ni la peur

Aurons-nous un créneau ce soir ou bien demain
Pour placer les atouts que nous avons en main
Demain portera-t-il ce qui nous fait envie

Certes nous éprouvons de grandes confusions
En voyant le réel noyer nos illusions
Mais c'est pourtant cela qui forme notre vie
    Je relis tous mes vers. Ils me viennent de toi.
Ces trois ans d'illusion, ce n'est point là le pire...
Mais avant ce temps-là, j'étais un triste sire
N'ayant jamais reçu leçons d'amour courtois.

Je relis tous mes vers. Je ne sais si c'est moi
Qui ai construit ce flot de texte qui soupire...
Est-ce moi, cet auteur qui brûle et qui transpire
Comme avaient transpiré les bardes d'autrefois ?

Enivré de sonnets dans cette vaste plaine
Où j'attends de mon train la silencieuse haleine,
De ce duo de vers, toujours inassouvi,

Je n'ai point aujourd'hui ressenti de fatigue
En déposant ici ma parole prodigue
Que déchiffre à présent un lecteur assoupi.<:i>